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Dr Thierno Thiam (Université de l’Alabama): « Le Sénégal devrait revoir tous ses traités internationaux »

Thierno Thiam est natif de la région de Kaffrine où il a fait ses études primaires et secondaires pour ensuite faire le lycée à Tambacounda. Après son baccalauréat, il est allé à l’université Cheikh Anta Diop au département d’Anglais, il prend la direction des Etats-Unis d’Amérique. Actuellement, il est le chef du département d’Histoire et de Science politique et co-directeur du Programme doctoral de politique publique et de Développement à l’université de Tuskegee, dans l’Etat d’Alabama. Dans cet entretien accordé à Emedia.sn, M. Thiam remet en cause l’efficacité de la monnaie CFA et exhorte les dirigeants sénégalais à revoir leur politique diplomatique.

Vous faisiez partie du groupe d’experts choisi pour évaluer le leadership des présidents américains. Qu’est-ce que vos études ont révélé ?

Ce fût un honneur immense pour moi d’être choisi dans ce groupe d’experts. J’étais le seul dans l’État d’Alabama. Nous étions au nombre de 150 choisis un peu partout dans les différentes universités d’Amérique, majoritairement des spécialistes de la Science politique, des historiens mais aussi des observateurs, des journalistes et autres… Pour moi, l’enseignement essentiel, c’est le caractère essentiel d’un leader. Le leadership rime avec courage d’abord. Parce que, quand on a en charge tout un peuple, on doit être quitte avec sa conscience, quelles que soient les circonstances.

Quelle analyse faites-vous du leadership qu’ont fait montre les autorités sénégalaises de la gestion de la Covid-19 ?

Au début de la pandémie, en mars 2020, j’étais au Sénégal. J’ai suivi de très près l’évolution de la situation. Je disais que la chance du Sénégal est d’avoir une population majoritairement jeune. C’est également notre malchance. Si vous analysez la première vague, nous avons été relativement épargnés. Mais, notre malchance est que les gens se sentaient un peu invincibles, ce qui était un danger. Je disais également que j’avais peur que la 2e et la 3e vague soient celles de nos malades et de nos vieillards. C’est en ce sens que la communication gouvernementale aurait dû être améliorée.

Comment ?

Les grandes batailles pendant ces périodes se gagnent ou se perdent par la communication. À ce niveau, communication seulement, pas en tant qu’ action verbale, mais en tant que comportement de tous les jours. C’est pourquoi j’ai récemment déclaré que ma plus grande déception, c’est de voir le président de la République, qui en pleine pandémie, au moment même où on voyait venir un variant, ne s’est pas tellement préoccupé de la santé des populations pour se déplacer faire une tournée politique. C’était de l’irresponsabilité. Il y a une part de responsabilité des autorités étatiques à ce qui arrive au Sénégal.

Pourtant le Sénégal s’est placé 2e dans un classement des pays qui ont bien géré la pandémie…

Oui ! Ça fait toujours plaisir d’apprendre de bonnes nouvelles venant du pays. Mais il faut également dire que nous n’avions pas le droit de dormir sur nos lauriers. La gouvernance, c’est le long terme. Ce ne sont pas des prix que l’on décerne à court terme pour dire que maintenant la bataille est gagnée.

Vous enseignez la Science politique et les Relations internationales, quelle analyse faites-vous de la diplomatie sénégalaise ?

Je fais partie des gens qui ont toujours un respect fou pour notre diplomatie. Je sais que malgré ses maigres moyens, le Sénégal a tout fait pour sortir du lot. Le Sénégal dispose de diplomates les plus brillants au monde. Dans tous les systèmes du monde, vous trouverez des Sénégalais. Mais encore une fois, c’est le cadre qui pose problème. Le cadre de travail et l’utilisation même de ces diplomates. Une diplomatie doit servir exclusivement au développement. De ce point de vue, je crois que le Sénégal devait commencer à envisager une diplomatie économique au service exclusif du développement.

« De 1960 à 2020, le Sénégal a perdu 400 milliards de dollars »

C’est quoi une diplomatie économique ?

C’est de mobiliser toutes nos ressources pour faire en sorte dans tous nos accords internationaux, que l’intérêt du Sénégal soit préservé. Lorsque que l’on signe des accords, l’intérêt supérieur de la nation doit être au cœur. Les grandes nations qui se soucient vraiment de l’intérêt de leur peuple ne font pas certaines erreurs que nous faisons. Parce que, nous le savons tous, les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. C’est pourquoi, lorsque nous nous engageons sur le plan international, le Sénégal devrait le faire avec ses meilleurs diplomates, les meilleurs spécialistes dans le domaine. Aujourd’hui, l’Allemagne vient d’entériner une loi qui consiste à dire que sur tous les sujets qui concernent le pays, que ça soit sur les accords d’énergie, commerce international etc, ceux qui s’y engagent soient de fins connaisseurs.

Vous allez au ministère des Affaires étrangères allemand, ceux qui sont chargés de négocier ont des compétences révélées dans leurs domaines. Le ministère est allé même jusqu’à dire que pour certaines négociations, il faudrait des gens qui ont des doctorats en la matière.

Vous voulez dire que nos dirigeants manquent de patriotisme économique ?

Absolument ! J’avais fait un exposé à Indiana en disant que nous (les Africains) sommes les orphelins du système économique mondial. Vous regardez dans tous les pays du monde, lorsque leurs dirigeants négocient, ils ne se soucient d’aucun paramètre. Leur seul paramètre c’est de dire, est ce que ça renforce notre économie ? Est-ce que ça renforce notre nation ? Il serait absolument irresponsable pour un dirigeant sénégalais, africain d’une manière générale, d’aller négocier sans se soucier de l’intérêt national. Cela n’a aucun sens. Les Américains, Français, Turc, Chinois…le font. Pourquoi pas nous Sénégalais ? Nous devons préserver nos intérêts en étant suffisamment forts. Toute politique étrangère doit être guidée par le sens du patriotisme.

Que feriez-vous à la place de nos dirigeants ?

Revoir tous nos accords internationaux. Je donne l’exemple des APE. Voilà un de ces accords qui est en train de tuer notre économie. Quel est l’objectif déclaré des APE ? Dans le fond, les APE ont un bon objectif. C’est-à dire nous aider à nous développer en nous insérant dans le système de commerce mondial. Mais il y a un manque de cohérence. Au moment même où l’on nous tance les oreilles avec le PSE, un texte sensé même se bâtir sur nos ressources naturelles locales, et au même moment avec les APE, nous avons effectivement signé un accord qui nous permet de concéder 24 milliards de droits de douane. Alors que les recettes douanières, ce sont 24 % de notre budget national. C’est ça le paradoxe. Au moment même où l’Europe refuse de signer un accord similaire avec les États-Unis, on nous impose cet accord. C’est pourquoi je dis que nos dirigeants ne négocient pas avec intelligence. Le FCFA est également un exemple des relations internationales insensées et mal pensées.

Pourquoi vous le dites ?

Certains économistes disent que la monnaie n’est qu’un instrument. Je dis que l’on ne peut pas bâtir une maison sans un instrument valable et c’est ça le problème de la monnaie. Les quatre principes sur lesquels repose le F CFA nous enfoncent. Vous avez la fixité des parités, la libre transférabilité, la garantie de convertibilité, la centralisation des réserves d’échanges.

Pour la fixité des parités : nous ne pouvons jamais nous développer avec ce principe. Parce que nous n’allons jamais s’industrialiser. La raison est très simple. Pour nous industrialiser, il nous faut maîtriser les instruments. L’industrialisation, c’est le bâtiment lui-même. Si nous ne sommes pas capables de faire face au choc, aussi bien interne qu’externe, nous n’allons pas se développer. C’est comme on donne à une personne une voiture toute neuve et on lui demande de conduire de Dakar à Saint Louis, en lui disant, vous ne pouvez pas appuyer sur le frein, vous ne pouvez pas changer de vitesse, vous ne pouvez pas signaler…Voilà pourquoi, quand il y a un choc mondial les Africains sont les premiers à souffrir. Et pourtant quand il y a un boom mondial, ils n’en profitent pas.

Pour la libre transférabilité : ça encourage la fuite des capitaux, les détournements de fonds et la corruption. Avec ce principe, les gens sont libres de transférer de l’argent comme ils veulent. De 1960 à 2020, le Sénégal a perdu 400 milliards de dollars, d’après une étude des Nations unies. Cette même étude révèle que de 1980 à 2009, l’Afrique a perdu entre 1200 et 1400 de dollars. C’est l’équivalent de notre PIB.

Pour la garantie de convertibilité : la France nous dit, vous avez le droit de convertir. Mais vous ne pouvez convertir que par rapport à nous. La bizarrerie extrême est que, pour deux pays, le Sénégal et la Centrafrique, ou le Cameroun, nous sommes tous en Afrique. Nous avons pratiquement les mêmes cultures et nous ne pouvons pas convertir notre argent entre nous. C’est extraordinaire. Et pour le faire par rapport à la France, on nous impose 15% pour convertir ces devises.
Et pour le 4e point, centralisation des réserves d’échanges, 50% de nos réserves sont basées en France. Ce qui pose le principe de la souveraineté nationale.

Est-ce à dire que le Sénégal devrait avoir sa propre monnaie ?

Nous devons absolument avoir notre propre monnaie. C’est pourquoi, nous disons que des ruptures s’imposent à deux niveaux. Le premier c’est une rupture au niveau de nos relations internationales pour pouvoir être acteur et bénéficiaire de notre propre rapport au monde. Mais la rupture la plus actuelle, c’est au niveau interne avec certaines pratiques que l’on devrait abandonner.

Est-ce que c’est ça qui justifie votre engagement politique avec le mouvement politique Rupture que vous avez créé ?

Absolument !

Quand est-ce que votre parti, Rupture, a été créé et quelle est votre idéologie ?

Les discussions ont démarré depuis 2019. Nous avons déposé nos dossiers en novembre 2019. Mais le ministère nous a dit qu’il y a un autre parti qui a le mot rupture dedans. Ce qui m’a paru bizarre, parce que, je ne sais pas combien de parti démocratique sénégalais (Pds), il y a au Sénégal. Notre idéologie c’est la rupture dans la vieille façon de faire la politique. Une politique basée sur le mensonge, la corruption et le non-respect de la parole donnée. Notre politique, c’est de faire en sorte que le dernier né des Sénégalais puisse dire que c’est notre génération qui l’a fait aimer la politique. La génération qui lui montre que la politique est le métier le plus noble pour l’Homme.

Quelle sera la posture de Rupture aux prochaines échéances électorales ?

Nous ne nous intéressons pas pour le moment aux élections locales. La raison est simple. Il y a un adage qui dit que le poisson pourrit par la tête. Donc, c’est la tête qu’il faut commencer. Notre objectif, c’est la présidentielle de 2024. Mais entre-temps, nous l’avons clairement dit, s’il y a des gens dans notre parti qui sentent qu’ils doivent se présenter aux locales, ils seront libres d’y aller. Il n’y a pas de dictature chez nous.

Vous parlez de la présidentielle de 2024 alors que vous êtes hors du pays…

Communiquer, encore communiquer, toujours communiquer. Être en dehors du Sénégal ne veut pas dire être absent de la réalité du pays. Quand on a commencé le projet, nous étions à peine 20 personnes. Aujourd’hui, il y a plus des milliers de personnes qui disent qu’ils se reconnaissent dans notre discours. La massification se poursuit. Et dans tous les coins du monde, il y a des gens qui réclament du mouvement et qui sont très engagés.

Maderpost / Emedia

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