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Général Cheikh Guèye : « La lutte contre le terrorisme est à 80% politique et 20% militaire »

Le fait est inédit, mais il n’en demeure pas moins humain. Surtout que les larmes versées par le général Cheikh Guèye, chef d’état-major général des Armées du Sénégal (Cemga) au cours de cette interview accordée au GFM (Radio Futurs Médias et L’Observateur) ne sont pas pour de nouvelles victimes militaires au front du devoir. Mais pour le souvenir d’un acte hautement héroïque en Casamance. Alors qu’il commandait une unité de l’Armée dans le Sud du pays, en proie à un conflit armée de plus de 30 ans, un de ses subordonnés l’a sauvé d’un accident grave. En prenant la tête du peloton dans cette forêt dense et piégeuse, le soldat a marché sur une mine anti personnelle, perdant du coup ses deux jambes. Et à quelques jours du passage de témoin, après près de 40 ans de bons et loyaux services, le 13ème Cemga sénégalais se souvient de cette histoire avec émotion. Dans la solennité de son bureau au Camp Dial Diop, le Général Cheikh Guèye se livre comme jamais. Ouvrez le ban !

L’actualité, c’est la lutte contre le terrorisme dans la sous-région, avec l’offensive diplomatique du Chef de l’Etat, Macky Sall. Mais à côté, il y a le G5 Sahel, dont le Sénégal ne fait pas partie. Comment expliquez-vous tout cela ?

Il faut se féliciter que le chef de l’Etat, chef suprême des Armées, ait toujours été très sensible aux questions liées à la sécurité. En effet, dès son accession à la magistrature suprême, le président de la République, qui définit la politique de défense du pays, a fait procéder à une refonte en profondeur du concept de défense et de sécurité, sur la base d’orientations claires et précises.

Le nouveau concept prend ainsi en compte les menaces multiples et multiformes, en particulier la lutte contre le terrorisme. Il s’agit d’une approche holistique et nouvelle, marquée par son caractère multidimensionnel et intégré. En d’autres termes, il est question d’une mise en synergie de moyens des forces de défense et de sécurité et d’autres institutions, pour une prise en compte de la menace terroriste.

Il est important de souligner que la lutte contre le terrorisme est à 80% politique et 20% militaire. Toutefois, dans ce cadre, les Armées ont pris un certain nombre de mesures. Relève de cette initiative, la capacitation de toutes les unités qui ont reçu une instruction et des équipements mieux adaptés.

De même, les patrouilles bipartites ou tripartites avec les pays frontaliers et les nomadisations, contribuent à cette lutte contre les organisations extrémistes violentes par la recherche du renseignement et le partage des informations avec les différents acteurs.

En outre, les populations sont encouragées à s’impliquer davantage, notamment par la recherche et la transmission du renseignement. Par ailleurs, nous avons réorganisé notre dispositif opérationnel et organisationnel afin de mieux l’adapter au contexte sécuritaire, par une présence plus accrue aux frontières et une densification du maillage territorial.

Enfin, nous avons créé des unités de forces spéciales : Terre, Air et Mer, dont la montée en puissance permet de remplir avec efficacité des missions particulières.

L’ensemble de ces mesures permet aux Armées de jouer leur rôle, qui du reste est déterminant dans la lutte contre le terrorisme. Elles s’intègrent parfaitement aux mesures mises en œuvre par le Cadre d’intervention et de Coordination interministérielle des opérations de lutte anti-terroriste (Cico) et ses démembrements au niveau des régions (Crco).

Sur un autre plan, des mesures hardies ont été initiées par l’Etat pour prévenir les risques de recrutement et de radicalisation chez les jeunes des coins reculés du pays, cibles potentiels de Djihadistes, par la prise en compte des besoins sociaux de base à travers des projets et programmes structurants dont l’un des plus significatifs est le Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers (Puma). Les Armées ont contribué à ce programme, avec la réalisation d’une soixantaine de  forages par le Génie militaire. Quant au G5 Sahel, nous n’en faisons certes pas partie. Pour autant, nous sommes fortement engagés depuis le début, dans la gestion de la crise malienne. Nous suivons avec beaucoup d’intérêt les opérations menées par le G5 Sahel  et nous soutenons et encourageons les Armées concernées, pour une réussite de leur mission.

Le Sénégal est sur d’autres théâtres d’opérations, outre celui du Mali ?

En termes de déploiement de contingents, outre le Mali, que j’ai mentionné tantôt avec la Minusma, les Armées sénégalaises sont présentes en République Centrafricaine sous la bannière de l’Organisation des Nations Unies et sous l’égide de la Cedeao, en Gambie et en République de Guinée Bissau, avec plus de 2000 femmes et hommes. Nous sommes également présents sur les autres théâtres, avec des observateurs militaires ou des officiers d’état-major en République Démocratique du Congo dans le cadre de la Monusco et au Soudan du Sud au sein de l’Unmis.

Pourtant, dans le Sud, sévit depuis des années un conflit armé. Quelle est la situation aujourd’hui en Casamance?

Comme nous pouvons tous le constater, la situation dans la région naturelle de Casamance est maîtrisée. Grâce à l’engagement et la détermination de nos forces, nous sommes parvenus à ramener la violence à un niveau très bas. Nous assistons, de temps à autre, à des actes de grand banditisme. Mais globalement, la situation est calme et sous contrôle.

Des efforts considérables ont été consentis par les pouvoirs publics en termes de mobilité, de puissance de feu et de protection des combattants, avec la dotation en équipements spéciaux de nature à amoindrir les pertes.

Par ailleurs, le Chef de l’État, chef suprême des Armées, a pris des mesures fortes allant dans le sens de l’amélioration de la condition militaire, en relevant les taux de la prime journalière d’intervention et de l’Indemnité journalière d’opération. Il a aussi pris des mesures inédites pour une meilleure prise en charge des blessés graves et des familles des militaires tombés au champ d’honneur. Toutes ces avancées ont évidemment renforcé considérablement le moral et la motivation des militaires.

Qu’est-ce que vous retenez de votre participation à la lutte contre l’irrédentisme en Casamance en tant qu’homme de terrain ?

En tant que Commandant de zone et Chef de corps au niveau de la région sud, en Casamance, je suis très heureux de pouvoir dire que j’en tire beaucoup de leçons. Je vous donne seulement en guise d’anecdote, une expérience qui m’a beaucoup marqué en Casamance. C’est lors d’une journée de liaison, de sécurisation de l’axe Niassya-Kaguite (département de Ziguinchor) où avec mon unité, je progressais sur l’axe nord. La piste en ce temps-là était non seulement minée, mais l’ennemi était présent. Pendant qu’on continuait notre progression, il y a un de mes hommes qui a sauté sur une mine. Il a perdu ses jambes, qu’on a pu enterrer sur place. (Il est au bord des larmes, il se répète) Nous étions en progression quand j’ai entendu un de mes soldats me dire : «Commandant, vous ne pouvez pas aller devant. Laissez-moi passer.» Il est passé devant moi et une minute après, il a sauté sur cette mine. Aujourd’hui, il s’est reconverti dans le métier de tailleur (il craque).

Pourquoi le Sénégal est-il intervenu militairement en Gambie, en 2017?

En réalité, il faudrait préciser que cette intervention a été faite par la Cedeao et le Sénégal, en tant que membre, y a participé. A la suite de la crise issue de la contestation par le président sortant du résultat des élections de décembre 2016, qui menaçait de plonger la Gambie dans le chaos, les chefs d’Etat des pays membres de la Cedeao ont décidé, en décembre 2016, d’y envoyer une force en vue de restaurer la démocratie, comme d’ailleurs l’indique le nom de baptême donné à cet engagement. Il s’agissait en effet de permettre au président élu de prendre fonction, conformément à la volonté du peuple gambien. Cette décision de la Cedeao a été validée par l’Union africaine et le Conseil de sécurité des Nations Unies, suivant la résolution 2337 du 19 janvier 2017.

Qu’est-ce qui différencie celle-ci des autres interventions?

Vous faites certainement allusion à nos interventions au début des années 80 en Gambie et en 1998 en République de Guinée Bissau. La différence essentielle est à chercher dans le cadre juridique qui sous-tend ces opérations. Ainsi, tant en 1981, avec les opérations « Fodé Kaba I » et « II », qu’en 1998 avec l’opération «Gabou», nous étions intervenus, en vertu des accords bilatéraux de défense qui nous liaient respectivement avec la  Gambie et la Guinée Bissau et à l’appel des gouvernements légitimes.

Pour rappel, Fodé Kaba I, en octobre en 1980, était davantage une manœuvre de gesticulations pour déjouer une tentative de coup d’Etat. Quant à Fodé Kaba II, elle a été menée du 30 juillet au 08 aout 1981 pour chasser les rebelles et rétablir le Président de la République dans son pouvoir.

 Quels enseignements en tirer ?

Nous avons tiré de notre récente intervention en Gambie plusieurs leçons, dont certaines sont très déterminantes dans le cadre de la conduite de nos futurs engagements. D’abord, nous avons été confortés dans l’extrême nécessité de disposer en permanence d’une réserve stratégique nationale conséquente, suffisamment entrainée et équipée, apte à intervenir en cas de besoin, conformément au mandat que nous avons reçu du Chef de l’État, Chef suprême des Armées.

Nous avons aussi identifié certains gaps capacitaires critiques dont la résorption est d’une urgence absolue. En outre, la maîtrise de la fonction projection s’avère indispensable, à travers la mise à disposition de moyens logistiques permettant de projeter en autonome une force de manœuvre du volume d’au moins une brigade interarmes (environ 5000 militaires).

Ces déficits capacitaires ont confirmé la pertinence de notre plan stratégique horizon 2025 et l’urgence de le réaliser. Enfin, il s’avère plus que jamais nécessaire d’inscrire toute intervention extérieure dans le cadre de la sécurité collective sous régionale ou régionale, à l’instar de la Force en attente de la CEDEAO (FAC). Au demeurant, les récents engagements de l’organisation sous régionale au Mali et en Guinée-Bissau montrent l’urgence  d’opérationnaliser la FAC.

Comment sortir de la Gambie par la grande porte ?

De mon point de vue, un retour à la normale en République sœur de Gambie ne peut se faire que grâce à une réforme adéquate du secteur de la sécurité, pour permettre aux forces de défense et de sécurité de se recentrer sur leur cœur de métier. C’est en gardant l’équidistance par rapport aux différentes sensibilités et en faisant montre de professionnalisme que les forces de défense et de sécurité gagneront la confiance des autorités politiques et le respect des populations civiles.

Quel a été le rôle des autres pays de la Cedeao?

Les autres pays de la Cedeao ont joué un rôle essentiel dans la conduite de l’opération. Ils ont été en mesure, dans des délais relativement contraints, d’engager des vecteurs aériens et des moyens navals qui ont permis de projeter des forces terrestres aux premières heures de la crise. Les détachements du Ghana et du Nigéria y sont encore aujourd’hui, toujours sous la bannière de la Cedeao, et contribuent efficacement à la stabilisation du pays.

Quelles sont les tactiques militaires utilisées ?

Après une analyse approfondie des forces gambiennes et de leur déploiement, il s’agissait fondamentalement de leur porter un coup décisif, les neutraliser dans des délais relativement courts, tout en évitant les dégâts collatéraux qui pourraient compromettre le succès de l’opération. Pour cela, il a fallu mener des attaques simultanées et décentralisées sur des cibles bien identifiées afin d’ôter aux forces gambiennes toute possibilité de manœuvre. Les unités des zones militaires périphériques sur le territoire sénégalais ont également été mises à contribution pour empêcher toute possibilité d’exfiltration. En somme, comme on le dit dans le jargon militaire, nous avons, dans une manœuvre initiale, bouclé tous les axes probables de repli, avant notre entrée dans le territoire gambien.

Y’a-t-il eu consensus dans le gouvernement comme dans l’état-major?

La question se pose plutôt en termes d’application d’une décision politique. En effet, il appartient au pouvoir politique de décider, en toute souveraineté, du déclenchement d’une opération militaire, en en précisant le but. A partir de ce moment, après avoir traduit la finalité politique de l’opération en définissant un état final à atteindre au niveau stratégique, le militaire procède à la planification et à la conduite de l’opération, dont le succès sera matérialisé par l’atteinte des objectifs définis par le politique. C’est ce processus qui a été suivi par la Cedeao, dont l’action trouve sa légitimité dans l’onction accordée par l’Union Africaine et  la résolution du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, dont l’usage de la force pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale. A cela, il faut ajouter la volonté manifeste du peuple gambien de faire respecter le verdict des urnes.

Les moyens militaires et financiers?

En termes d’effectifs, la force pourrait être estimée à 5000 hommes, avec une composante principale terrestre bénéficiant d’un soutien aérien et naval. Pour parer à l’urgence, chaque pays s’est initialement engagé sur fonds propres. Il faut souligner que  le Sénégal a pu, par l’engagement de  moyens logistiques importants, soutenir certains pays dans la projection de leur contingent sur le territoire gambien.

Macoumba BEYE (RFM)

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